Des Jeux olympiques, on retient souvent les belles histoires. Les années de sacrifices récompensées par la consécration d'une médaille, les triomphes inattendus de sportifs inconnus, la célébration du sport comme objet illusoire de ralliement entre les peuples. Mais si vous avez l'opportunité de demander à Rachael Gunn ce qu'elle retient de son expérience lors de sa venue aux JO de Paris en 2024, sa réponse risque néanmoins d'être radicalement différente.
Il y a deux ans, l'athlète australienne est devenue la risée d'Internet avec sa participation aux épreuves de breakdance. La discipline venait d'intégrer les Jeux olympiques et le monde l'a découvert pour son zéro pointé pendant les trois battles auxquelles elle avait participé — dont une contre la championne du monde, la Lituanienne Nicka. Face à des prestations ultra-spectaculaires et riches en power moves (ces gestes acrobatiques qui font le sel du breaking, comme le head spin), celle de Rachael Gunn, ou de Raygun pour reprendre son nom de scène, semblait maladroite, peu assurée, voire grotesque. En un seul mouvement, elle est devenue une usine à mèmes : une imitation surprenante d'un kangourou.
Internet et les chaînes de télévision, qui ont repris à cœur joie les extraits de sa performance pour en rire, n'en ont pas seulement fait l'une des athlètes les plus médiatisées des JO de Paris mais aussi la nouvelle star du breakdance. À tel point que peu de gens se souviennent quelle B-Girl (le nom donné aux femmes qui font du breaking) a remporté la première médaille d'or de la discipline aux Jeux Olympiques — la Japonaise Ami Yuasa, si vous voulez briller en société — mais très nombreux sont ceux à se remémorer la tenue ringarde et la nullité incontestable de la prestation de Raygun.
“Comment est-on arrivé là ?” est la question à laquelle Raygun : Breaking Badly, le dernier documentaire en date de l'anthologie sportive L'Envers du Sport, s'attèle à répondre. Réalisé par Chapman et Maclain Way, le film balaye en 75 minutes le parcours de Rachael Gunn à travers des témoignages et des images d'archives, dans le plus pur style des documentaires Netflix — prises de parole face caméra, avec décor sombre et musique omniprésente pour guider au maximum le spectateur dans ses émotions. Se succèdent au micro la protagoniste principale, ses parents, son mari et entraîneur Samuel Free — anciennement surnommé Sammy Sex, avant qu'il ne se mette à coacher des enfants —, mais aussi deux B-Girls, Tinylocks et Flix, qui ont croisé le chemin de Raygun pendant son ascension et n'en sont pas les plus ferventes supportrices (“Sa performance aux Jeux olympiques m'a fait honte”, lâche l'une d'elles).
Breaking Badly est le récit d'un hobby qui aurait subitement pris des proportions extraordinaires. Rien ne prédestinait Raygun à devenir une athlète olympique. L'Australienne avait commencé à se passionner pour le breaking au moment de sa rencontre avec celui qui deviendrait ensuite son mari, dans un centre d'appel où ils travaillaient. Participant à des compétitions de temps à autre, Rachael Gunn a consacré un sujet de doctorat à sa passion, avant de s'inscrire aux épreuves de qualifications des Jeux olympiques en 2020. “Ce jour-là, elle était la meilleure B-Girl d'Océanie”, admet sans peine Flix, tandis que Tinylocks explique ne pas avoir pris part à la compétition, considérant le breaking comme un art et non comme un sport — un débat qui agite régulièrement le milieu.
Lancée dans une préparation express pour les Jeux olympiques, avec peu de soutien sur lequel compter, si ce n'est celui de sa famille (le comité d'organisation était composé d'une seule personne, travaillant davantage sur la logistique de l'événement que sur l'aspect sportif), Raygun prend conscience à quelques mois de la compétition que son niveau est très éloigné du reste des compétiteurs. Elle doit continuer à faire bonne figure, s'exprimer dans les médias, tout en voyant sa santé mentale se dégrader. Elle effectue une partie de sa préparation sous antidépresseurs et consulte un psychologue du sport qui lui assure qu'elle ne vivra pas l'humiliation qu'elle pressent.
Agrémenté de déclarations lunaires (en particulier celles de Samuel Free, dont on perçoit tout l'amour débordant et l'absence de la moindre objectivité pour sa bien-aimée), le documentaire est aussi un merveilleux argument à agiter à toutes les personnes qui se demandent s'il est possible de travailler avec la personne qu'on aime : jusqu'à sa performance aux JO, Raygun et son mari étaient complètement convaincus de pouvoir faire bonne impression. L'espoir d'une médaille a vaguement existé, le temps de quelques mois, avant que l'objectif ne soit considérablement réduit au fait d'essayer d'obtenir le point d'un des jurés. Raygun n'y sera jamais parvenue. Un résultat injuste d'après son mari, “subjugué par la beauté de sa performance”.
La dernière partie du documentaire est en grande partie consacrée aux conséquences sur sa réalité des milliers de moqueries et d'insultes qu'elle a subis après son passage inoubliable aux Jeux olympiques. Comme souvent avec ce genre de documentaires consacrés à des “scandales” sportifs, on sent que Netflix prend un peu trop de plaisir à déterrer les archives honteuses où l'athlète devient un matériau à sketchs et autres montages vaguement rigolos sur Twitter. Ce n'est en tout cas pas ce que le film a de plus intéressant à offrir au spectateur.
Car la détresse de Rachael Gunn ne prête pas à sourire. Nul doute que l'Australienne a pâti des milliers de commentaires qui ont été faits à son sujet. Une comédie musicale est même née de sa déconvenue, à laquelle elle s'est juridiquement opposée en 2024 — celle-ci a bien existé mais le nom de Raygun n'est mentionné nulle part. Deux ans plus tard, l'athlète préfère désormais considérer sa performance comme un geste personnel, un hommage spontané à des symboles australiens, loin des attendus athlétiques du breaking. Est-elle parvenue à tourner à son avantage les rires qu'elle provoque ? Elle y travaille, jour après jour, lors d'invitations à des événements où elle est encouragée à reproduire son désormais mythique mouvement du kangourou. Peut-on réellement devenir autre chose une fois qu'Internet a fait de nous un mème ? Raygun : Breaking Badly n'y répond pas, préférant finir sur une note positive une histoire qui rappelle à quel point Internet ne sublime jamais la maladresse humaine mais l'absorbe et la recrache en une matière empoisonnée qui détruit la vie de ceux qui ont le malheur de s'exposer, dans toute leur étrange sincérité.
L'Envers du Sport : Raygun, Breaking Badly, à découvrir sur Netflix depuis le 1er septembre.