Syndrome peu connu capable d'altérer nos gestes, les yips touchent particulièrement les sportifs de haute précision. Difficiles à dominer, ils peuvent mettre fin à des carrières ou à des pratiques amateures, tant s'en débarrasser demande de l'abnégation... Et un peu de chance.
Lorsque nous avons demandé à Didier Morlaine s'il n'avait pas de crainte particulière à l'idée d'exposer son problème dans un article pour notre rubrique, il a répondu : «Au contraire, ça va peut-être calmer certaines personnes qui rigolent bien sur mon dos ».
Installé à Bois-Guillaume en Normandie, ce retraité de 67 ans joue aux boules depuis 1981. Mais ce qui fut longtemps pour lui un loisir privilégié est subitement devenu une source d'angoisse et de perte de confiance. Un jour, Didier a pris ses boules pour les lancer comme il sait faire, mais les boules n'ont pas voulu quitter ses mains.
« Mon bras n'obéit plus à mon cerveau »
« C'était pendant le Covid, sur un terrain neuf. Je le trouvais injouable et ça m'a obligé à changer un peu mes habitudes. Quelque chose s'est bloqué en moi et, depuis, je n'arrive plus à jouer correctement. Mon bras n'obéit plus à mon cerveau, au moins deux fois sur trois. Pourtant je continue à bricoler, nager, marcher... La seule chose que je n'arrive plus à faire, c'est la pétanque. » Didier souffre de yips.
Des contractions musculaires involontaires, troubles du mouvement, qui engendrent des postures anormales et peuvent perturber la mécanique d'un geste. Kévin, bouliste de 36 ans des Bouches-du-Rhône, raconte la même histoire : « C'était pendant un concours, il y a deux ans. Je jouais avec un ami, je pointais très bien et d'un coup, en fin de partie, j'ai commencé à me reprendre trois, quatre fois. Je me souviens qu'au moment du lâcher, je ne contrôlais plus la main et donc la boule. Ma tête voulait la lâcher, mais c'était trop difficile. Quand ça partait enfin, je la crochetais ou j'étais trop long. J'ai travaillé sur énormément de choses depuis ce jour-là, mais ça me poursuit. »
Des milliers de pratiquants affectés en pétanque, fléchettes, golf, billard ou tir
S'ils affectent des milliers de pratiquants de sports de précision, en pétanque, fléchettes, golf, billard ou tir par exemple, les yips restent très largement méconnus du grand public. Lorsqu'on en souffre, il faut donc non seulement se battre contre soi-même, mais aussi supporter le regard des autres, dont l'ignorance peut rapidement virer aux moqueries. « Tout le monde vous regarde comme une bête de cirque, déplore Didier Morlaine. On entend des messes basses, ça ajoute du stress. »
L'anxiété générée par la peur de l'échec et du jugement est l'une des causes récurrentes de ce mystérieux mal, dont les origines sont multifactorielles. Les études menées sur la survenance des yips chez les sportifs montrent qu'ils relèvent à la fois d'une part de psychologie et d'une part de neurologie, les deux s'entremêlant et s'alimentant réciproquement dans différentes proportions chez chacun.
« On parle de "spectre" pour expliquer les yips parce qu'il y a ces deux aspects qui entrent en jeu : psychologique par le rôle de l'anxiété notamment, et neurologique par la fatigue neuromusculaire que produit la répétition d'un geste complexe un très grand nombre de fois», éclaire le professeur de neurologie Philippe Damier, du CHU de Nantes.
Ces yips existent également en dehors du sport. Ils sont appelés dystonies de fonction et toucheraient environ 40 000 personnes en France. En priorité, là aussi, les auteurs de gestes fins répétés, comme les musiciens ou les gens écrivant beaucoup à la main. « Toutes les tâches très répétitives impliquant un doigté complexe peuvent favoriser leur apparition, poursuit le professeur. Je me souviens par exemple d'un fabricant de raviolis chinois qui avait développé une dystonie ».
Gilles de la Tourette appliqué au sport
Que se passe-t-il, concrètement, dans le système nerveux d'une personne touchée ? « Pour reproduire un geste fin et complexe à l'identique, il faut l'avoir enregistré en soi avec un bon programme. La dystonie, c'est un programme pas adapté qui se glisse à la place du bon, comme un virus dans l'ordinateur. Une contraction musculaire vient alors perturber la réalisation du geste, qui n'est plus parfaitement effectué. Une blessure ou un changement de matériel peut être un élément déclencheur. »
L'ancien golfeur professionnel français Thomas Levet, qui a « heureusement réussi à échapper à ça» et aide aujourd'hui des athlètes atteints par ce trouble, définit les yips par une image évocatrice : « C'est comme Gilles de la Tourette mais appliqué au sport. Imaginez recevoir un court jus au moment où vous essayez de jouer ».
Les conséquences des yips sur le niveau de performance varient, en fonction des parades que l'on parvient ou non à mettre en place. Confrontés à la dégradation de leur geste et de leurs résultats, certains font le choix d'arrêter les frais, comme le golfeur français François Delamontagne, retiré des greens à 35 ans après plusieurs années de lutte vaine. Ou Étienne, bouliste breton de 75 ans qui disputait des concours régionaux jusqu'en 2018, date où « cette merde » lui est « tombée sur la tête ».
D'autres parviennent à limiter les pertes pour se stabiliser à un très bon niveau, à l'image du joueur de fléchettes anglais Nathan Aspinall, dans le gotha mondial malgré une fluidité altérée par les yips. Préparateur mental auprès de sportifs depuis dix ans, Sébastien Zara confie même avoir vu, « trois ou quatre fois, des sportifs touchés devenir meilleurs après avoir développé une relation différente à l'exécution de leur geste technique ».
Encore faut-il savoir vers qui se tourner pour être aidé, ce qui est une difficulté pour les personnes concernées, tant chaque situation est unique et demande une réponse adaptée. « Ce que je peux conseiller si ça vous arrive, c'est de commencer par vérifier que ce n'est pas simplement orthopédique, lié à une tendinite par exemple, pose le Pr Damier. Puis de consulter un neurologue, surtout si le yips se produit même hors contexte de stress et de compétition. S'il ne trouve rien d'anormal, il faut essayer de soigner la tête. » Une évaluation physiologique complète peut permettre d'affiner la riposte à apporter parmi la panoplie des possibilités : psychologie, kiné, hypnose, ergothérapie, thérapies oculaires...
François B., joueur amateur de basket et de fléchettes en Vendée de 38 ans, n'arrivait plus à effectuer un lancer franc ou jeter une fléchette à plus d'un mètre. Songeant à arrêter le sport parce que l'unique solution qu'il avait trouvée pour réduire les symptômes était de boire de l'alcool, il s'est débarrassé de son trouble après plusieurs séances de kinésiologie (*).
Hypnotiseur médiatique, cercle vicieux et imagerie mentale
Lourdement impacté par des yips persistants lors des Masters de pétanque cet été, le jeune et talentueux bouliste de 25 ans Myron Baudino collabore, lui, avec Xavier Clausse. Cet hypnotiseur médiatique fréquemment sollicité par les sportifs cherche à « leur apprendre à détecter ce qui déclenche le blocage et le cercle vicieux dans lequel ils tombent, pour le rendre vertueux par des techniques de visualisation et d'imagerie mentale ».
Le préparateur mental Sébastien Zara traite quant à lui les yips en mettant en avant « le jeu et l'acceptation», pour réduire l'obligation de réussite et retrouver du relâchement. « La répétition du geste, qui accompagne la quête de perfection technique, aboutit parfois à une suranalyse et un contrôle excessif d'un mouvement naturel, faisant entrer en conflit la tête et le corps. J'aime prendre l'exemple de la marche : si vous commencez à décomposer et conscientiser chaque étape, la pose des pieds, le transfert du poids du corps, la balance des bras, alors vous marcherez de façon moins naturelle. Quand le besoin de contrôle diminue, les yips aussi. »
Dans la grande majorité des cas, ces yips disparaissent dès lors qu'il n'y a pas d'enjeu. Il faudrait savoir (re) jouer comme des enfants.
2026-09-03T03:27:32Z